À compter du 1er juillet prochain, le Ghana, premier producteur d’or d’Afrique, contraindra les sociétés minières industrielles à lui céder 30 % de leur production aurifère, contre 20 % précédemment. Cette décision, officialisée jeudi via un accord avec la Ghana Chamber of Mines, marque un tournant dans la stratégie de ce pays d’Afrique de l’Ouest, qui entend reconquérir sa souveraineté financière en thésaurisant son propre métal jaune, plutôt que de le voir s’écouler sans retour immédiat vers les marchés internationaux.
Concrètement, cette nouvelle obligation concerne l’or sous forme de doré, ces barres semi-raffinées issues des premiers traitements du minerai. Le Gold Board (GoldBod), structure étatique récemment créée, achètera ces quantités avec une décote de 0,55 % par rapport au prix de référence fixé par la Banque centrale, et réglera les transactions en cedis ghanéens. Ce mécanisme, négocié avec les majors que sont Newmont, Gold Fields ou Zijin Mining, vise à accélérer la constitution d’un volant de réserves physiques, tout en privant les exportateurs directs d’une partie de leur production historiquement destinée aux raffineries étrangères.
Ce renforcement s’inscrit dans un contexte de fragilité macroéconomique persistante. Après une restructuration de sa dette souveraine et plusieurs années de turbulences budgétaires, Accra a lancé en 2022 un programme de diversification de ses réserves via des achats locaux d’or. Les avoirs officiels ont depuis atteint 19,2 tonnes, mais l’ambition affichée est bien plus élevée : 157 tonnes d’ici 2028, soit l’équivalent de quinze mois de couverture des importations. Ce virage traduit une défiance croissante envers les devises traditionnelles, dans un contexte où les banques centrales du monde entier, des BRICS aux pays émergents, se ruent sur l’or comme valeur refuge face aux tensions géopolitiques et à l’inflation.
Au-delà du simple réapprovisionnement monétaire, le gouvernement ghanéen vise un objectif industriel de long terme : obtenir, d’ici 2030, l’accréditation LBMA (London Bullion Market Association) pour au moins une raffinerie locale. Cette certification, gage de qualité sur le marché mondial, permettrait de retenir sur place la phase la plus rémunératrice de la chaîne de valeur, celle du raffinage final. Le pari est de transformer Accra en un hub régional du négoce et de l’affinage, rompant avec le statut de simple fournisseur de matière brute qui a prévalu durant des décennies.
La mesure étend également le mandat de GoldBod, qui centralisait déjà l’intégralité de la production du secteur artisanal et à petite échelle, connu pour ses fuites et son opacité. En incluant les grands groupes, l’État entend asphyxier la contrebande, améliorer la traçabilité et formaliser une filière qui représente 40 % des recettes d’exportation et constitue le principal pourvoyeur de devises du pays. Avec un record de six millions d’onces extraites en 2025, le Ghana dispose d’une masse critique suffisante pour jouer ce rôle, mais il lui faut désormais maîtriser les outils de transformation et de conservation.
Reste la question des tensions potentielles avec les opérateurs miniers, pour qui cette ponction supplémentaire réduit la flexibilité commerciale et pourrait peser sur la rentabilité des projets. Si le dialogue avec les compagnies a permis d’aboutir à un accord, la mise en œuvre effective sera scrutée de près par les investisseurs, déjà sensibles aux changements de régime fiscal en Afrique. Parallèlement, cette politique s’inscrit dans un mouvement continental plus large, où des pays comme le Mali ou la Guinée révisent leur code minier pour exiger davantage de retombées locales, qu’il s’agisse de lithium, de bauxite ou d’or.
Si ce pari réussit, le Ghana ne sera plus seulement le plus grand producteur aurifère d’Afrique, mais aussi l’un de ses principaux centres d’accumulation de réserves et de raffinage. Une mutation qui, en renforçant son autonomie financière, pourrait offrir au pays une marge de manœuvre inédite face aux chocs extérieurs. Encore faut-il que cette mainmise accrue sur l’or ne se fasse pas au détriment de l’attractivité du secteur, et que les promesses de valeur ajoutée profitent effectivement à l’économie réelle, au-delà des seuls comptes de la Banque centrale.



