La Haute Cour du Kenya a rejeté ce mercredi la requête de la communauté rastafarienne qui réclamait la légalisation du cannabis pour des motifs religieux. Les juges ont estimé que l’interdiction actuelle ne porte pas une atteinte disproportionnée à la liberté de culte, pourtant inscrite dans la Constitution kényane. Ce jugement, rendu à Nairobi, referme temporairement un débat qui agitait les sphères judiciaires et spirituelles du pays.
Dans sa décision, le juge Bahati Mwamuye a balayé l’argument central des requérants, en soulignant que ces derniers n’apportaient pas la preuve que la prohibition les empêchait concrètement de pratiquer leur foi. Il a toutefois concédé un point essentiel : la question du cannabis mérite d’être inscrite au débat national, non pas sous l’angle religieux, mais sous celui de ses retombées économiques potentielles. Une ouverture mesurée, mais qui ne saurait être interprétée comme un signe d’assouplissement prochain.
Ce refus judiciaire s’inscrit dans un cadre légal particulièrement répressif. La loi sur le contrôle des stupéfiants et des substances psychotropes, en vigueur depuis plusieurs décennies, ne fait aucune exception pour l’usage rituel ou spirituel. Au Kenya, comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Est, l’héritage colonial et les politiques internationales de lutte contre la drogue ont façonné une approche rigoriste, où le cannabis reste assimilé aux opiacés. La communauté rastafarienne, pourtant reconnue comme une minorité religieuse, se heurte ici à un État qui refuse de distinguer l’usage sacré du trafic illicite.
L’immédiateté est sombre pour les défenseurs de la légalisation. La possession simple reste passible de cinq ans de prison et d’une amende de 800 dollars, tandis que la culture expose à 1 900 dollars d’amende ou vingt ans de réclusion. Le trafic, lui, est passible de sanctions encore plus lourdes. Pourtant, le juge a laissé entrevoir une issue politique : le Parlement pourrait, à l’avenir, se saisir du sujet pour encadrer un usage thérapeutique ou industriel, comme le font désormais plusieurs pays africains, du Zimbabwe au Lesotho. Mais rien n’est moins sûr, dans un contexte électoral où tout assouplissement est perçu comme un risque sécuritaire.
Les partisans du cannabis, eux, ne désarment pas. Ils mettent en avant un argumentaire pragmatique : le Kenya perd chaque année des millions de dollars en manque à gagner fiscal, alors que la demande locale et régionale explose. Des experts agricoles rappellent que la filière pourrait créer des dizaines de milliers d’emplois dans les zones rurales, tout en détournant les petits producteurs des marchés illégaux. Mais ces arguments butent sur une réalité sociologique : dans l’opinion publique kényane, le cannabis reste majoritairement associé à la délinquance et à la déchéance, un frein culturel que la justice ne peut ignorer.
Du côté des rastafariens, la déception est vive. Leur avocat a d’ores et déjà annoncé qu’il étudiait la possibilité d’un recours devant la Cour d’appel, estimant que le jugement méconnaît les traités internationaux sur la liberté religieuse. Mais, en l’état, la décision de la Haute Cour envoie un signal clair : au Kenya, la loi pénale prime sur les croyances. Ce verdict, bien que circonscrit au cas d’espèce, risque de faire jurisprudence et de refroidir d’autres minorités religieuses qui espéraient une interprétation plus souple de la Constitution. Le débat, lui, est loin d’être clos, mais il quitte désormais les prétoires pour la rue et les salons du Parlement.



