C’est une première en Afrique. Le laboratoire sud-africain Biovac a annoncé, le 16 avril, une levée de fonds de 95 millions d’euros, soit environ 112,4 millions de dollars, auprès de la Société financière internationale (SFI) et de la Banque européenne d’investissement (BEI). Cette enveloppe va permettre la construction de la première usine africaine de fabrication de vaccins de bout en bout, une infrastructure jusqu’ici inexistante sur le continent.
L’usine, dont l’achèvement est programmé pour 2028, produira dans un premier temps un vaccin oral contre le choléra, avant d’étendre sa gamme à la poliomyélite, à la pneumonie et à la méningite. Sa capacité annuelle atteindra 30 à 40 millions de doses, ce qui représenterait environ 40 % du déficit mondial actuel en vaccins anticholériques. Le financement se décompose en un prêt senior de 20 millions d’euros accordé par la SFI et un apport en quasi-fonds propres de 75 millions d’euros consenti par la BEI, dans le cadre du programme « Human Development Accelerator » soutenu par la Commission européenne et la Fondation Gates.
L’Afrique ne produit aujourd’hui que 1 % des vaccins qu’elle utilise. Ce chiffre, régulièrement dénoncé par les responsables sanitaires continentaux, est devenu intenable après la pandémie de Covid-19, qui a vu le continent relégué en bout de chaîne des approvisionnements. L’Union africaine s’est alors fixé un objectif ambitieux : porter à 60 % la part des vaccins produits localement d’ici 2040. Biovac, détenue à 47,5 % par deux agences gouvernementales sud-africaines, était jusqu’ici cantonnée à la distribution de vaccins importés puis au remplissage en flacons. Ce nouveau projet marque un saut technologique et stratégique.
Une fois opérationnelle, l’usine ne se contentera pas de servir le marché sud-africain. Biovac entend approvisionner l’ensemble du continent via des canaux multilatéraux comme l’UNICEF et GAVI, l’Alliance du vaccin. Le projet devrait créer plus de 340 emplois qualifiés directs et 7 000 emplois indirects, tout en accélérant le transfert de technologies. Reste une question ouverte : d’autres pays africains, hors Afrique du Sud, sauront ils s’appuyer sur ce précédent pour bâtir leurs propres capacités, ou bien cette usine restera t elle une vitrine isolée ?
Le directeur général de Biovac, Morena Makhoana, assume une vision claire : « Développer localement la mise au point de vaccins et la fabrication de bout en bout sur le sol africain pour l’approvisionnement mondial. » L’entreprise a déjà prouvé sa fiabilité pendant la pandémie, en produisant des vaccins Pfizer BioNTech pour le compte de l’Union africaine. Pourtant, un obstacle persiste : la viabilité économique de telles infrastructures face aux géants asiatiques et européens du vaccin. Biovac mise sur les crises sanitaires récurrentes choléra, méningite pour garantir une demande stable. Pari risqué, mais nécessaire.
Ce projet ne peut occulter une réalité plus large. Une seule usine de bout en bout ne suffira pas à atteindre l’objectif de 60 % de production locale d’ici 2040. Il faudra multiplier ce modèle sur tout le continent, former des milliers de techniciens et surtout obtenir des engagements d’achat fermes de la part des États africains, souvent réticents à payer plus cher pour du vaccin local. Biovac ouvre une brèche. Reste à savoir si les gouvernements africains et les bailleurs de fonds internationaux auront la constance politique pour ne pas la refermer.



