Le gouvernement camerounais engage une opération de grande envergure pour assainir le fichier des allocations familiales, une manne financière de 3 milliards de FCFA par mois. D’ici au 15 août, tous les agents publics sont sommés de justifier la présence de leurs enfants à charge par des actes de naissance et des certificats de vie collective, sous peine de voir leurs versements suspendus. L’exécutif affirme agir face à une hausse « atypique » des effectifs déclarés, qui grève un budget déjà sous tension.
L’ampleur des anomalies constatées interpelle. Le ministre des Finances a relevé des cas de fratries aux écarts d’âge invraisemblables, des déclarations multiples d’un même enfant, et une explosion des naissances gémellaires, triples, voire de grossesses multiples allant jusqu’à des nonuplés, statistiquement impossibles dans une population stable. Cette inflation des ayants droit a mécaniquement gonflé la facture des allocations, sans que l’on sache précisément si cette dérive résulte de la fraude individuelle ou d’un système de collecte des données obsolète.
L’alerte n’est pas nouvelle. Dès 2023, les services du ministère des Finances avaient signalé cette évolution « atypique ». Un audit était programmé pour 2024, mais il a été reporté en raison du calendrier électoral, une priorité politique ayant pris le pas sur la rigueur budgétaire. Ce retard illustre un mal récurrent au Cameroun : la gestion des finances publiques cède souvent le pas aux impératifs conjoncturels, laissant les dérives s’installer jusqu’à ce qu’elles deviennent trop coûteuses pour être ignorées.
Au-delà de la seule récupération des sommes indues, se profile une question de fond. Les autorités espèrent envoyer un signal fort et dissuader les déclarations fantaisistes, mais l’opération s’annonce complexe. Elle nécessitera un croisement rigoureux des données, une tâche titanesque dans un pays où les registres d’état civil sont souvent papier, fragmentés et sujets à corruption. L’enjeu est aussi politique : rétablir la confiance dans la gestion des deniers publics, alors que les critiques sur l’opacité budgétaire sont récurrentes.
Mais cette chasse aux fraudeurs présumés suscite déjà des résistances et des mises en garde. Pour le député Cabral Libii, le gouvernement met la charrue avant les bœufs : avant de sanctionner les agents, il faudrait assainir les règles de délivrance des actes de naissance, un marché parallèle où il est encore possible d’acheter des documents et de « déclarer à son nom tous les enfants d’un village ». Cette faiblesse du système, dénoncée par l’opposition, fragilise d’avance toute tentative de vérification.
Même écho du côté de la maire de Foumban, Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya, qui appelle à ne pas stigmatiser les fonctionnaires. « Le vrai problème, c’est la faiblesse de notre état civil », insiste-t-elle, plaidant pour une digitalisation du registre et un croisement systématique des données locales. L’audit en cours, s’il n’est pas couplé à une réforme structurelle de l’état civil, risque de ne traiter que les symptômes d’un mal bien plus profond.
En définitive, cette opération révèle les contradictions de l’administration camerounaise. Elle affiche sa volonté de rigueur, mais se heurte à un système d’enregistrement des naissances défaillant, qui est à la fois la cause des fraudes et l’obstacle à leur détection. La récupération des fonds, si elle a lieu, pourrait rapporter quelques milliards, mais sans réforme de l’état civil et sans numérisation fiable, la fraude reprendra ses droits dès que l’attention des autorités se relâchera. L’échec partiel de cette opération serait alors une nouvelle preuve que le Cameroun sait identifier ses maux, mais peine à en guérir les causes structurelles.



