Le 11 avril, la Côte d’Ivoire a supprimé le visa douanier qui s’appliquait aux marchandises en transit vers le Mali et le Burkina Faso. Une décision brutale dans sa simplicité, mais aux effets potentiellement majeurs pour le commerce régional. Abidjan espère fluidifier les corridors terrestres vers deux pays enclavés, jusqu’ici étranglés par des procédures héritées d’une logique de méfiance mutuelle.
Concrètement, cette mesure met fin à une formalité administrative obligatoire pour tous les camions quittant le port d’Abidjan à destination de Bamako ou Ouagadougou. Le gain de temps annoncé est considérable : les transporteurs évitent désormais plusieurs jours d’attente à Laléraba (frontière avec le Burkina) et à Pogo (frontière avec le Mali). Selon Daouda Bamba, secrétaire général de l’Union des chauffeurs routiers d’Afrique de l’Ouest, l’obtention des documents douaniers prenait auparavant une à deux semaines. La dématérialisation des procédures, couplée à la suppression du visa, réduit aussi les coûts de stationnement et, surtout, les pots‑de‑vin extorqués aux barrages informels.
Cette réforme ne tombe pas du ciel. Depuis des années, les corridors Abidjan‑Bamako et Abidjan‑Ouagadougou sont étranglés par une bureaucratie héritée de l’époque où les douanes fonctionnaient sur la suspicion systématique. Chaque pays contrôlait, vérifiait, retenait. Résultat : un trajet censé durer deux jours en réalité en durait cinq, selon Youssouf Sangaré, consultant en logistique à Abidjan. La décision ivoirienne s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique tendu, après le retrait du Mali et du Burkina de la Cédéao, qui aurait pu logiquement compliquer les échanges. Abidjan choisit ici la voie inverse : celle de l’intégration par les faits.
Les autorités ivoiriennes tablent sur un gain de 24 à 48 heures d’attente aux frontières, et sur une baisse sensible des prix des produits importés au Sahel. Pour Abidjan, l’enjeu est économique mais aussi stratégique : conserver son rôle de porte‑océan pour des pays qui pourraient être tentés par d’autres ports (Lomé, Cotonou, Dakar). Les chiffres parlent d’eux‑mêmes. En 2024, le Mali a été le troisième client de la Côte d’Ivoire, avec 1,5 milliard de dollars d’exportations (essentiellement des produits pétroliers). Le Burkina a importé pour 800 millions de dollars de biens ivoiriens, contre seulement 170 millions en sens inverse. Fluidifier ces flux, c’est aussi consolider une position dominante.
Au‑delà des chiffres, cette décision incarne un changement de philosophie douanière. « C’est le passage à la confiance », résume Youssouf Sangaré. Historiquement, les administrations contrôlaient par la défiance : multiplier les visas douaniers revenait à vérifier deux fois ce qu’un voisin avait déjà validé. Désormais, la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina acceptent de partager des données plutôt que d’accumuler des contrôles physiques. Une petite révolution administrative qui, si elle fonctionne, pourrait faire école en Afrique de l’Ouest. Encore faudra‑t-il que les postes frontières soient effectivement équipés pour tenir cette promesse numérique, et que les agents de terrain ne compensent pas la perte du visa douanier par de nouvelles tracasseries. La route est dégagée, mais le chemin reste long.



