Le président ivoirien Alassane Ouattara a reçu, jeudi 30 avril 2026 à Abidjan, l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté, nommé le 25 mars négociateur en chef entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Alliance des États du Sahel (AES). Une rencontre de travail destinée à informer le chef de l’État ivoirien et à recueillir ses conseils, avant que Kouyaté ne se rende dans les trois pays de l’AES : le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
Au sortir de l’entretien, Lansana Kouyaté a livré une partie de ses échanges avec Alassane Ouattara. Il a confié que le président ivoirien, comme beaucoup d’observateurs, dit ne pas comprendre la logique de la rupture engagée par les États sahéliens. « Pourquoi décider de créer l’AES et de quitter la CEDEAO ? » a résumé Kouyaté, avant d’ajouter : « Une erreur commise et reconnue pourra, d’une façon ou d’une autre, être rattrapée. C’est le souhait du président, c’est le mien, et c’est celui de la CEDEAO. » Des propos qui trahissent moins une naïveté stratégique qu’une tentative de poser les bases d’un dialogue dont les issues restent très incertaines.
La création de l’Alliance des États du Sahel en septembre 2023, officialisée par une charte en juillet 2024, a marqué un tournant sans précédent dans l’intégration ouest-africaine. Les juntes au pouvoir à Bamako, Niamey et Ouagadougou ont justifié leur départ de la CEDEAO par une dénonciation des sanctions jugées illégitimes, de la mainmise perçue de puissances extérieures et d’une solidarité régionale qu’elles estiment à sens unique. Depuis, les postures se sont durcies. La nomination d’un médiateur, en la personne d’un acteur historique de la diplomatie guinéenne, relève autant d’une dernière tentative politique que d’un aveu d’impuissance institutionnelle.
La mission de Lansana Kouyaté s’annonce quasi impossible. D’un côté, la CEDEAO ne peut officiellement accepter une fragmentation qui menacerait ses équilibres économiques et sécuritaires, notamment en matière de libre circulation et de lutte antiterroriste. De l’autre, les autorités de l’AES, appuyées sur un sentiment nationaliste puissant et des relais régionaux assumés, ne montrent aucun signe de revirement. Kouyaté lui même semble mesurer le fossé : l’espoir que la rupture soit reconnue comme « une erreur » relève pour l’instant d’une forme d’incantation diplomatique, loin des réalités politiques sur le terrain.
La rencontre d’Abidjan n’est pas anodine. Alassane Ouattara, président sortant ou en voie de l’être selon le calendrier ivoirien, incarne une certaine continuité atlantique de la CEDEAO, proche des partenaires européens et américains. En recevant Kouyaté avec son directeur de cabinet Fidèle Sarassoro, le ministre Adama Dosso et la secrétaire générale de la présidence Masséré Touré Koné, Ouattara envoie un signal : la Côte d’Ivoire ne ferme pas la porte, mais elle ne fera aucun cadeau public aux régimes de l’AES. Ce positionnement illustre la difficulté de la médiation : avancer sans reconnaître une légitimité politique que l’on conteste silencieusement.
Reste à savoir si Lansana Kouyaté obtiendra simplement des entretiens à Bamako, Niamey et Ouagadougou. Les dirigeants sahéliens, qui ont progressivement rompu leurs liens militaires avec la France pour se tourner vers la Russie, ne voient pas dans la CEDEAO un partenaire neutre, mais un relais des anciennes puissances coloniales. Dans ce contexte, le médiateur guinéen apparaît comme un homme seul, porteur d’une partition écrite par d’autres. Il peut espérer sauver les apparences d’un dialogue régional. Il ne changera probablement rien à la réalité géopolitique : l’AES avance, et la CEDEAO recule, faute de savoir proposer une alternative crédible à la rupture.



