Le Togo a officiellement lancé samedi à Lomé la « Stratégie Togo‑Sahel 2026‑2028 », une initiative diplomatique et sécuritaire inédite destinée à rapprocher les pays du Sahel de ceux du Golfe de Guinée. Soutenue par le Burkina Faso, le Mali et le Niger – membres de la Confédération des États du Sahel (AES) – cette démarche marque une inflexion majeure dans la politique extérieure togolaise, qui cherche à sortir des cadres de coopération traditionnels pour s’adapter aux mutations profondes de la région.
Portée par le ministère togolais des Affaires étrangères, cette stratégie triennale se veut résolument opérationnelle. Le ministre Robert Dussey l’a présentée comme un « instrument de coopération » concret, et non comme une simple déclaration d’intention. L’objectif affiché est triple : renforcer la sécurité transfrontalière, favoriser des projets de développement économique adaptés aux zones fragiles, et maintenir une cohésion régionale alors que les logiques de fragmentation s’accentuent. Lomé espère ainsi s’imposer comme un acteur pivot de stabilité, en parlant un langage que les capitales sahéliennes jugent enfin réaliste.
Cette initiative s’inscrit dans un environnement ouest‑africain sous tension. Depuis les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les relations entre l’AES et la CEDEAO sont exécrables, marquées par des sanctions, des fermetures de frontières et une défiance réciproque. Parallèlement, les partenaires occidentaux reculent militairement du Sahel, laissant un vide que la Russie et d’autres acteurs extra‑régionaux tentent de combler. C’est dans cette brèche que le Togo, souvent perçu comme un médiateur discret, choisit d’avancer avec une approche ancrée dans les réalités sahéliennes – et non plus dans les schémas hérités de la période post‑coloniale.
Dans les mois à venir, la Stratégie Togo‑Sahel devra prouver sa capacité à passer des discours aux actes. Les premiers défis sont concrets : financer des projets conjoints de sécurisation des zones frontalières entre le nord du Togo et le sud du Burkina Faso, rouvrir des corridors économiques aujourd’hui dangereux, et convaincre les partenaires internationaux (UE, ONU, Banque mondiale) de suivre une feuille de route pilotée depuis Lomé plutôt que depuis Bruxelles ou Washington. Si elle réussit, cette initiative pourrait servir de modèle pour d’autres pays du Golfe de Guinée tentés par un recentrage similaire. En cas d’échec, elle ne fera qu’ajouter une couche de discours à une région saturée de stratégies non appliquées.
Les délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont accueilli l’initiative avec un enthousiasme mesuré mais réel. Le ministre burkinabè Jean Marie Traoré a salué une approche qui « rompt avec les schémas traditionnels souvent élaborés en dehors du Sahel », en plaçant les populations sahéliennes au cœur du dispositif. Président de la Commission nationale de l’AES, Bassolma Bazié a quant à lui utilisé la tribune de Lomé pour dénoncer les « attitudes extérieures jugées condescendantes », tout en rappelant que les pays de l’AES restent attachés à leur souveraineté. Le message est clair : Lomé est bienvenue à condition qu’elle ne cherche pas à « rééduquer » le Sahel.
Rien n’indique pour l’instant que la CEDEAO, que le Togo n’a pas quittée, voie cette stratégie d’un bon œil. Jouer les ponts entre une organisation régionale moribonde et une confédération dissidente est un exercice d’équilibriste. Par ailleurs, la stratégie repose sur une hypothèse fragile : que les États sahéliens, malgré leur rhétorique souverainiste, acceptent une médiation venue d’un petit pays côtier sans passé militaire ni levier financier décisif. Lomé devra donc combler très vite le fossé entre ses ambitions et ses moyens réels, sous peine de voir cette belle initiative rejoindre la longue liste des déclarations africaines sans lendemain.



