Le Sénégal a célébré jeudi, au Théâtre national Doudou Ndiaye Rose de Dakar, le centième anniversaire d’Abdoulaye Wade, troisième président de la République, dans une cérémonie officielle placée sous le haut patronage du chef de l’État actuel, Bassirou Diomaye Faye. Devant un parterre de personnalités nationales et étrangères, le successeur de Macky Sall a livré un hommage politique rare, saluant la persévérance d’un ancien opposant historique, capable de transformer quatre échecs électoraux successifs en victoire démocratique. Aux côtés des discours officiels, le témoignage personnel de Sindiely Wade, fille de l’ancien président, a offert une facette plus intime de l’homme dont la vie, a dit sa famille, « appartenait en partie à la nation ».
Au cœur de l’allocution présidentielle, une leçon politique adressée à la jeunesse. Bassirou Diomaye Faye a rappelé que Wade, secrétaire général du Parti démocratique sénégalais (PDS), avait patienté vingt six ans avant d’accéder au pouvoir en 2000. « À chaque revers, il refaisait son parti, refaisait ses alliances et repartait au-devant des siens », a souligné le cinquième président sénégalais, insistant sur le fait que ces défaites auraient pu « briser un homme ordinaire ». Le chef de l’État a également mis en avant le respect que l’ancien président entretenait avec ses adversaires, citant notamment ses relations avec Abdou Diouf. Selon lui, l’alternance pacifique de 2000 reste « l’une des plus belles pages de l’histoire du Sénégal », rendue possible par « l’élégance républicaine » des acteurs politiques de l’époque.
Cette reconnaissance officielle intervient dans un Sénégal marqué par une culture de l’alternance et une mémoire politique vivement disputée. Abdoulaye Wade, qui a dirigé le pays de 2000 à 2012, a longtemps cristallisé les critiques sur ses projets controversés, notamment le recours à un troisième mandat finalement invalidé par le Conseil constitutionnel. Son départ du pouvoir en 2012, sous la pression des urnes et de la rue, avait ouvert la voie à la présidence de Macky Sall. Aujourd’hui, à cent ans, Wade demeure une figure clivante mais incontournable. Que l’actuel président, Bassirou Diomaye Faye, lui rende un hommage public et appuyé n’est pas anodin : il traduit une volonté de réincarner une certaine idée de la démocratie sénégalaise, fondée sur le respect des anciens adversaires et la transmission d’un héritage politique au delà des clivages immédiats.
Au delà du symbole, cette célébration ouvre plusieurs perspectives pour la vie politique sénégalaise. D’abord, elle réaffirme la place des « anciens » dans un espace public souvent tenté par l’amnésie institutionnelle. Ensuite, elle positionne Bassirou Diomaye Faye, élu en 2024 dans un contexte de forte attente populaire, comme un président qui assume la mémoire longue du pays, y compris celle de ses prédécesseurs immédiats. Enfin, l’insistance sur la patience politique et la résilience face aux échecs électoraux résonne avec les défis actuels de l’opposition sénégalaise, fragmentée et en quête de renouvellement. Le centenaire de Wade pourrait ainsi servir, dans les prochains mois, de référence implicite pour ceux qui voient dans la longue durée un remède aux impatiences démocratiques.
Devant l’assemblée, Sindiely Wade a livré un récit à la fois personnel et politique. Elle a remercié les Sénégalais pour « une fidélité, une affection et une confiance qui ne se sont jamais démenties », depuis les décennies d’opposition jusqu’à l’exercice du pouvoir. Évoquant un souvenir douloureux, elle a raconté avoir reçu en 1988, après l’emprisonnement de son père à la prison de Rebeuss, une lettre dont elle a préservé le message. « Il m’y expliquait le sens de son engagement et cette conviction qui ne l’a jamais quitté : considérer chaque Sénégalais comme l’un de ses propres enfants. » Ce centenaire, a conclu la représentante des Wade, célèbre non seulement un homme, mais « un lien unique entre un dirigeant et son peuple », construit au fil de combats, d’espérance et de confiance mutuelle.
La cérémonie a également mis en avant, par des témoignages vidéo, la dimension panafricaniste d’Abdoulaye Wade et sa vision d’une Afrique unie et intégrée, un aspect souvent moins commenté que son combat intérieur. En concluant son intervention, Bassirou Diomaye Faye a livré une formule qui résume l’esprit de la journée : « La démocratie n’est pas un butin que l’on arrache et que l’on garde jalousement. C’est une flamme que l’on se passe de main en main. » À cent ans, Abdoulaye Wade reste une figure majeure de l’histoire politique contemporaine du Sénégal. Qu’un président né après ses premiers combats lui rende hommage avec cette solennité dit peut être moins le passé que l’urgence, pour le Sénégal d’aujourd’hui, de se doter d’une mémoire politique à la hauteur de ses exigences démocratiques.



