Joseph Kabila a été porté à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une nouvelle coalition politico-militaire qui remplace l’alliance AFC-M23 dans l’est de la République démocratique du Congo. L’annonce, faite lors d’une conférence de presse dans sa résidence de Goma, marque un tournant majeur dans le conflit qui oppose les rebelles aux forces gouvernementales.
Le FRN rassemble désormais les forces de l’ancien président et celles de l’AFC-M23, mouvement qui contrôle de vastes territoires dans l’est du pays depuis plusieurs années. Selon Claude Ibalanky, conseiller du FRN, Joseph Kabila en assure la présidence, entouré de chefs rebelles de premier plan tels que Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa, Freddy Kaniki et Sultani Makenga. Cette structuration transforme une rébellion essentiellement militaire en une plateforme politique revendiquée, avec pour objectif déclaré de « refonder la nation, restaurer le fonctionnement de la République et mettre fin à la tyrannie ».
Cette annonce intervient dans un contexte politique particulièrement tendu à Kinshasa. La majorité présidentielle défend un projet de révision constitutionnelle qui alimente les spéculations sur une éventuelle candidature de Félix Tshisekedi à un troisième mandat, alors que la Constitution limite la présidence à deux mandats et que le chef de l’État, âgé de 63 ans, achève en principe son second mandat en 2028. L’opposition dénonce une « manœuvre politique » et a multiplié les manifestations. Sur le plan judiciaire, Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par un tribunal militaire de haut rang, reconnu coupable de « complot, trahison, viol, crimes de guerre et crimes contre l’humanité », et condamné à verser plus de 30 milliards de dollars de dommages et intérêts à l’État congolais ainsi qu’aux provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. La cour a estimé qu’il était le véritable chef de l’AFC-M23 et qu’il avait agi « en intelligence avec le Rwanda », des accusations que son entourage a qualifiées de « comédie ».
Les perspectives de cette nouvelle configuration restent incertaines. Pour le Dr Silas Makangu, il faut lire entre les lignes des objectifs affichés : le FRN chercherait à étendre la base politique de l’opposition au-delà des territoires déjà contrôlés par l’AFC-M23, avec une possible conquête de nouvelles villes et provinces. L’analyste estime que Joseph Kabila, qui a « mal digéré son exclusion et sa condamnation à mort », entend réapparaître sur la scène politique et jouer un rôle prépondérant, voire tenter de revenir à la magistrature suprême. Christian Ndombo Moleka n’écarte pas une reprise des combats, avec un scénario probable d’offensive dans le Sud-Kivu vers Uvira et une extension possible vers le Katanga, « coffre-fort du régime » dont le contrôle constituerait un levier de pression majeur sur Kinshasa. Une marche sur la capitale lui paraît toutefois « peu probable à ce stade du rapport des forces », compte tenu des capacités militaires des rebelles et de la nécessité d’un soutien diplomatique régional.
La question du positionnement du FRN vis-à-vis des processus de paix en cours demeure centrale. Les deux analystes s’interrogent : le nouveau mouvement s’inscrira-t-il dans la continuité de ce que le M23 a signé à Doha, notamment le cessez-le-feu, ou inaugurera-t-il une nouvelle dynamique remettant en cause l’ensemble des processus engagés, au risque de réinstaurer un rapport de force ? Sur le plan diplomatique, la mise en avant de Kabila pourrait renforcer le narratif de Kigali, qui affirme que la crise est essentiellement congolaise et que le Rwanda a été indexé à tort. Christian Ndombo Moleka rappelle néanmoins que l’AFC-M23 dépend logistiquement du soutien de Kigali : « Les choses ne vont fondamentalement pas changer, c’est le branding qui a évolué, mais l’influence rwandaise sur le M23 ne va pas changer avec le FRN. »
L’évolution de la situation dépendra largement de la capacité du FRN à transformer son avantage territorial en poids politique dans les négociations à venir. Entre la refonte des alliances rebelles, la pression sur le processus de révision constitutionnelle et les incertitudes du dialogue de Doha, la RDC entre dans une phase dont les équilibres restent, à ce stade, profondément indéterminés.



