Alors que les frappes et contre-frappes entre les États-Unis, Israël et l’Iran perturbent les exportations du Golfe, le projet Tanzania LNG, porté par Equinor, Shell et ExxonMobil, voit soudain son attrait stratégique grimper. Ses futures cargaisons pourraient alimenter les marchés asiatiques sans emprunter cette voie maritime à haut risque, un atout de taille dans un contexte où la sécurité des approvisionnements prime sur le simple prix.
Le site pressenti, près de Lindi sur la côte sud, abrite plus de 47 billions de pieds cubes de gaz découverts il y a plus de dix ans, mais toujours enfouis. L’usine, dont la capacité est estimée entre 10 et 15 millions de tonnes par an, nécessiterait un investissement de 42 milliards de dollars, ce qui en ferait le plus grand projet jamais envisagé en Tanzanie. Les acheteurs visés – Inde, Chine, Japon, Corée du Sud – sont précisément ceux qui, aujourd’hui, se ruent sur le marché spot pour compenser les volumes bloqués par les fermetures du complexe qatari de Ras Laffan et les détournements de navires vers l’Europe.
Sous la présidence de John Magufuli, le nationalisme économique avait gelé les négociations et effrayé les investisseurs. Depuis son arrivée au pouvoir, Samia Suluhu Hassan s’efforce de rétablir la confiance, mais les discussions butent encore sur des détails financiers : une modification unilatérale d’un accord de 2023 proposée par les autorités a récemment retardé la décision finale d’investissement. La Tanzanie dispose des ressources, pas encore du cadre stabilisé qui les ferait sortir de terre.
D’ici 2030, les capacités américaines et qataries vont gonfler l’offre mondiale, donnant aux acheteurs un pouvoir de négociation renforcé. Dans le même temps, le voisin mozambicain avance sur Rovuma LNG, avec 18,6 millions de tonnes par an et déjà plus d’un milliard de dollars de contrats préliminaires attribués. La fenêtre de tir pour Tanzania LNG n’est donc pas éternelle : si le projet tarde à obtenir son feu vert, il risque de se heurter à un marché saturé, où les clients n’auront plus besoin de payer la prime géopolitique.
Selon les modélisations d’Equinor, le projet pourrait ajouter près de 7 % au PIB annuel du pays et générer plus de 100 000 emplois directs et indirects. Une manne qui transforme le paysage économique d’une nation encore largement rurale. Mais ces promesses restent conditionnées à un enchaînement serré : conclusion des accords fiscaux, bouclage des financements, construction des infrastructures d’exportation – autant d’étapes où les retards passés ont montré les fragilités locales.
« Produire du GNL en Tanzanie, c’est offrir une source qui échappe aux risques du Golfe », résume-t-il. Reste à savoir si Dar es-Salaam saura négocier avec la même habileté les clauses contractuelles qu’elle utilise désormais l’argument géostratégique. La décision finale d’investissement, attendue comme un signal de maturité, dira si ce réveil tardif du gaz tanzanien est une fenêtre ou une illusion.



