La guerre qui embrase le Soudan depuis près de trois ans a bouleversé l’économie de la région, et plus particulièrement le marché de la gomme arabique. Le pays, jusqu’alors leader incontesté de la production et de l’exportation de cet ingrédient essentiel aux industries agroalimentaires et pharmaceutiques, voit sa position dominante fragilisée, tandis que ses voisins, à commencer par le Tchad, émergent comme des alternatives crédibles pour les acheteurs internationaux.
L’intensification du conflit entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) a profondément désorganisé la filière. Malgré la résilience des réseaux de collecte et la volonté des industriels français, premiers acheteurs mondiaux, de maintenir leurs partenariats historiques, les exportations soudanaises officielles ont chuté de plus de 20 % en 2025, s’établissant à environ 56 000 tonnes. Les données, compilées par le service d’information N’Kalo, restent toutefois partielles en raison d’un flux informel important qui traverse les frontières. Cette instabilité a mécaniquement entraîné une flambée des prix : en quatre ans, ils ont grimpé de 50 à 100 % selon les qualités, une conséquence directe de la raréfaction de l’offre et des difficultés logistiques pour évacuer la production via Port-Soudan.
Cette situation inédite agit comme un catalyseur pour les pays de la bande sahélienne disposant du même potentiel acacier. Le Tchad est, de loin, le principal bénéficiaire de ce report de la demande. Selon N’Kalo, ses exportations ont bondi de plus de 40 % en 2025, pour atteindre environ 30 000 tonnes. Une progression spectaculaire vers l’Europe, l’Inde et les États-Unis qui, selon les acteurs du secteur, ne doit pas être attribuée à un simple transit de gomme soudanaise, mais bien à une augmentation significative de la production locale. Longtemps freinée par le manque criant d’infrastructures, notamment routières, la filière tchadienne connaît une structuration accélérée.
Les perspectives pour le Tchad sont désormais au beau fixe. La hausse des prix a incité les collecteurs et les intermédiaires à investir dans des entrepôts de stockage et des programmes d’accompagnement des producteurs. De retour d’une mission sur place, Charles Alland, PDG du groupe français Alland & Robert, témoigne d’une « hausse impressionnante des infrastructures » et se dit convaincu que le pays peut encore accroître sa production. Son concurrent Nexira, déjà engagé depuis plusieurs années dans des projets de plantation d’acacias avec l’ONG SOS Sahel, confirme ce potentiel important et la dynamique vertueuse enclenchée par la crise.
Cette recomposition du marché ne se limite pas au Tchad. Toute la façade sahélienne est en ébullition. La production repart à la hausse en Mauritanie, au Sénégal et au Mali, des pays qui possèdent un savoir-faire historique. Les industriels explorent également de nouvelles frontières. Le Soudan du Sud, le Niger et surtout le Kenya suscitent un intérêt croissant. Alland & Robert s’y est d’ailleurs positionné en soutenant l’émergence d’une filière ex nihilo, ce qui lui a déjà permis d’acheter plusieurs centaines de tonnes en 2025. Pour autant, si cette quête de diversification est désormais une priorité affichée, les importateurs français restent prudents. Leur objectif numéro un, martèlent-ils, demeure la préservation de la filière soudanaise, qui fait vivre des millions de personnes et dont le potentiel, une fois la paix revenue, reste immense.



