Le Niger franchit un nouveau palier dans sa stratégie de guerre totale. Vendredi, le Conseil des ministres présidé par le général Abdourahamane Tiani a adopté un projet d’ordonnance créant les « Domol Leydi », des unités territoriales d’autodéfense. Cette décision concrétise la mobilisation générale décrétée en décembre 2025 en armant légalement des civils volontaires pour épauler l’armée sur le front intérieur.
Ces unités, dont le nom signifie « gardiens de la terre » en fulfuldé, sont conçues comme des auxiliaires des Forces de défense et de sécurité. Leur mission est triple : sensibilisation des populations, collecte de renseignement local et autodéfense. Placées sous l’autorité de la Commission de mobilisation de la réserve militaire, elles seront équipées par l’État et dotées d’un statut formel assorti d’avantages réglementés. En apparence, il s’agit d’une institutionnalisation de la participation citoyenne à l’effort de guerre.
Ce dispositif s’inscrit dans le cadre contraignant de l’ordonnance sur la mobilisation générale adoptée en décembre 2025. Ce texte, fondé sur la Charte de la Refondation et la loi sur l’organisation générale de la Défense nationale, permet à l’État de réquisitionner personnes et biens et impose aux citoyens des obligations strictes, y compris l’interdiction de toute communication jugée nuisible à l’effort de guerre. La création des Domol Leydi est la traduction opérationnelle de cette logique de militarisation totale de la société, alors que les attaques jihadistes restent récurrentes dans les régions de Diffa, Tillabéri et Tahoua.
En officialisant ces unités, Niamé s’aligne sur un modèle sahélien désormais bien rodé, celui des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) au Burkina Faso ou des groupes d’autodéfense Dozo au Mali. Mais cette approche, si elle permet un maillage sécuritaire plus serré, expose à des dérives prévisibles. L’expérience des voisins montre que la professionnalisation de ces supplétifs est souvent inégale et que leur déploiement exacerbe régulièrement les tensions intercommunautaires, surtout dans des zones déjà fragilisées par les conflits pastoraux et l’emprise jihadiste.
L’ordonnance qui encadre la mobilisation générale prévoit d’ailleurs un volet répressif explicite : les citoyens sont tenus de signaler « tout individu ou toute activité pouvant compromettre l’effort de défense », y compris la présence de ressortissants de pays considérés comme hostiles. Dans un contexte où les autorités nigériennes ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux et durcissent le ton contre les « ingérences étrangères », cette disposition ouvre la voie à une instrumentalisation sécuritaire des suspicions locales.
Le choix même du terme « Domol Leydi » en fulfuldé, langue largement parlée dans les zones pastorales, n’est pas anodin. Il vise à capter une légitimité communautaire et à ancrer le dispositif dans les terroirs les plus exposés. Mais en armant institutionnellement des civils sans garantir des mécanismes de contrôle suffisants, le CNSP prend le risque de voir se multiplier les abus de pouvoir locaux, la confusion entre autodéfense et règlements de comptes, et une militarisation durable du tissu social dont il sera difficile de sortir.



