La Tunisie a officiellement lancé, mercredi 1er avril, un projet de corridor commercial avec la Libye destiné à faciliter les échanges avec l’Afrique subsaharienne, notamment le Niger, le Burkina Faso et le Tchad. Annoncé par le ministre du Commerce Samir Abid lors du Forum d’affaires tuniso nigérien, ce projet ambitionne de contourner les lenteurs portuaires et les blocages administratifs qui pénalisent les exportations tunisiennes vers le sud du Sahara. Pourtant, avec à peine 600 millions d’euros d’exportations vers cette région en 2024, l’initiative soulève autant d’espoirs que d’interrogations.
Le corridor se veut une route terrestre combinant les infrastructures libyennes et tunisiennes pour acheminer marchandises et services vers les pays sahéliens sans accès à la mer. Pour la Tunisie, l’enjeu est clair : diversifier ses débouchés face à la stagnation des échanges avec l’Union européenne. Actuellement, le commerce intra africain ne représente que 3 % du commerce mondial, un chiffre que Tunis espère contribuer à faire grimper. Mais le projet reste flou sur ses modalités concrètes : financements, tracé précis, sécurisation des convois, ou encore harmonisation douanière avec la Libye, pays toujours en situation de fragmentation politique.
Ce revirement stratégique intervient alors que la Tunisie s’éloigne délibérément de ses partenaires historiques européens. L’économiste franco tunisien Majid Bouden rappelle que Tunis a préféré abandonner le projet de l’Union du Maghreb arabe (UMA), bloqué par les désaccords avec le Maroc, pour s’aligner sur des positions politiques hostiles à Bruxelles. Dans le même temps, les relations avec plusieurs pays d’Afrique subsaharienne se sont détériorées, en raison de la politique migratoire répressive de Kais Saied, accusée par certains États de favoriser des refoulements violents de ressortissants africains.
Pour que ce corridor devienne autre chose qu’une déclaration d’intention, la Tunisie devra d’abord rétablir la confiance avec ses partenaires africains. Selon Majid Bouden, sans cette réconciliation politique, aucune infrastructure ne suffira à relancer les flux commerciaux. À plus long terme, le projet pourrait entrer en concurrence avec d’autres corridors émergents, comme celui reliant le Maroc à l’Afrique de l’Ouest, ou les initiatives portées par la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAF). Tunis risque de payer cher son isolement diplomatique si elle persiste à concevoir son économie à travers un prisme idéologique plutôt que pratique.
L’économiste tchadien Djimadoum Mandekor, ancien fonctionnaire à la Commission de l’Union africaine, salue pourtant l’intention : « Stimuler le commerce intra africain est une nécessité absolue. » Mais il met en garde contre l’écueil classique des corridors fantômes, dont l’Afrique regorge : des routes financées sans étude de flux réels, des postes frontières où la corruption bloque les camions, et une absence de services logistiques intégrés. Sans un volet douanier commun et une volonté politique durable des deux côtés de la frontière tuniso libyenne, ce corridor risque de rester un symbole plus qu’un levier de développement.



