La Côte d’Ivoire veut faire de l’intelligence artificielle le moteur de sa transformation numérique. Stratégie nationale affichée, investissement massif de 1,8 milliard de dollars, labellisation de start up, le pays affiche ses ambitions régionales. Pourtant, cette course à la modernisation se heurte à une réalité brutale : le territoire ivoirien est l’un des plus exposés d’Afrique aux cybermenaces, avec plus de 27 millions de tentatives d’attaques recensées en 2024 par Kaspersky.
Détaillée en mars 2025, la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle (SNIA 2030) repose sur trois piliers : investissement, inclusion et gouvernance. Elle prévoit la création d’une Agence nationale de l’IA, le déploiement technologique dans l’agriculture, la santé, l’éducation et l’administration publique, ainsi qu’un label Safe IA avec l’UNESCO. Mais ce volet volontariste cache une fragilité structurelle. Sur les 193 pays évalués par Oxford Insights en 2023, la Côte d’Ivoire figurait au 138e rang mondial en matière de préparation gouvernementale à l’IA.
Ce diagnostic s’inscrit dans un contexte sécuritaire préoccupant. En 2024, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a enregistré plus de 12 100 cas de cybercriminalité. Les secteurs critiques ne sont pas épargnés : en février 2026, Air Côte d’Ivoire a subi une exfiltration de données. Surtout, 37 % des ordinateurs industriels ivoiriens ont été ciblés par des logiciels malveillants, l’un des taux les plus élevés du continent. Paradoxalement, le Kenya, l’Afrique du Sud et le Maroc, pourtant modèles mondiaux en cybersécurité selon l’UIT, subissent également des vagues d’attaques massives. La leçon est claire : la transformation numérique ne vaut que par le bouclier qui l’accompagne.
L’urgence est double car la Côte d’Ivoire ne figure qu’en catégorie Tier 3 de l’indice mondial de cybersécurité, celle des capacités limitées. L’ANSSI, créée en octobre 2024 seulement, tente de centraliser des structures jusqu’alors dispersées. Mais sur le terrain, le constat est alarmant. Babel Balsomi, hackeuse éthique et CEO de Hiero Digital, teste quotidiennement la résistance des systèmes locaux. Elle découvre régulièrement des serveurs tournant sous Windows Server 2008 ou 2012, sans correctifs, sans pare feu, sans sauvegarde isolée. Des serveurs qui traitent des données financières.
Le facteur humain aggrave encore le tableau. Lors de simulations de phishing, le taux de clics sur des liens malveillants dépasse 70 à 80 % dans certaines entreprises ivoiriennes. Karen Diallo, directrice de la Transformation digitale au ministère, l’avait résumé : en cybersécurité, le premier maillon faible, c’est l’humain. Mais Babel Balsomi va plus loin. Les start up ivoiriennes, désormais admises aux marchés publics, se connectent aux systèmes d’information de l’État sans disposer des sécurités adéquates. Elles deviennent des vecteurs d’accès involontaires, ce que les experts appellent une attaque par la chaîne d’approvisionnement. Un mécanisme difficile à détecter, souvent dévastateur.
Dernier paradoxe, et non des moindres : l’IA que la Côte d’Ivoire veut déployer massivement est aussi le carburant des cybermenaces. Attaques plus rapides, plus sophistiquées, plus imprévisibles. La SNIA 2030 le reconnaît elle même en évoquant des lacunes en matière de transparence algorithmique et de gestion des données. Babel Balsomi ne plaide pas pour l’arrêt, mais pour une condition impérative : aucun déploiement dans un secteur critique sans audit de sécurité préalable rendu obligatoire. Digitalisation sans cybersécurité, prévient elle, c’est bâtir une ville sans portes ni serrures. Plus elle grandit, plus elle est exposée.



