Le chanteur et opposant rwandais Aimable Karasira est mort mercredi à Kigali alors qu’il s’apprêtait à quitter la prison, officiellement d’une overdose accidentelle de ses médicaments. Annoncé libre après quatre années de détention, cet artiste de 48 ans, connu pour ses vidéos cinglantes contre le régime de Paul Kagame, n’aura jamais revu l’extérieur. Le Rwanda Correctional Service (RCS) évoque un geste fatal du détenu, mais les premières réactions dans l’opposition en exil crient déjà à l’exécution maquillée.
Selon le porte-parole du RCS, Hillary Sengabo, Karasira souffrait de diabète, d’hypertension artérielle et de troubles mentaux. Il aurait pris une dose supplémentaire de son traitement vers 14 ou 15 heures, au moment où les gardiens l’escortaient hors de la prison. Ceux-ci lui auraient retiré ses médicaments, mais trop tard. Une autopsie est annoncée. Pourtant, rien ne semble convaincre les détracteurs du régime : pour eux, l’homme qui dénonçait ouvertement les crimes du Front patriotique rwandais (RPF) ne devait pas sortir vivant. Sur X, la militante belgo‑rwandaise Denise Zaneza exige une enquête indépendante et transparente, pointant « la longue histoire de répression, de morts suspectes en détention et de traitements brutaux des dissidents ».
Karasira n’était pas n’importe quelle voix critique. Rescapé du génocide de 1994, il avait perdu ses parents, mais il attribuait leur mort aux soldats du RPF, le mouvement rebelle tutsi qui a renversé le régime extrémiste hutu et que dirige aujourd’hui Paul Kagame. Un récit interdit au Rwanda, où l’on ne parle pas d’ethnie et où l’on se doit de n’être que « Rwandais » pour ne pas rouvrir les plaies. Arrêté en 2021, il avait été condamné en 2025 à cinq ans de prison pour « incitation à la division ». La haute cour l’avait relaxé des autres chefs d’accusation : incitation au désordre public, justification du génocide et négationnisme. Il était aussi enseignant en informatique à l’université du Rwanda, dont il avait été exclu pour « fautes disciplinaires » – une version contestée par ses proches.
L’affaire Karasira ravive une douleur non cicatrisée au Rwanda : celle des opposants, journalistes et artistes qui disparaissent ou meurent en détention dans des conditions jamais vraiment élucidées. En 2020, le gospelier Kizito Mihigo, autre survivant du génocide et critique du RPF, avait été retrouvé mort dans sa cellule. Suicide officiel. À chaque fois, les mêmes questions, les mêmes appels à une enquête externe, et le même mur de silence. Karasira, sur sa chaîne YouTube « Ukuri Mbona » (La vérité comme je la vois), était devenu un phare pour tous ceux qui réclament le droit de pleurer l’ensemble des victimes de 1994, y compris celles tombées sous les balles du RPF. Sa mort, si elle est confirmée comme accidentelle, n’en sera pas moins un signal terrible adressé aux rares voix encore debout.
Human Rights Watch alertait déjà en 2021, après l’arrestation de Karasira et d’autres figures critiques, sur la nécessité d’enquêter sur les « morts et disparitions suspectes d’opposants, membres de la société civile et journalistes ». Rien n’a bougé. Le régime de Kagame, salué pour sa gestion économique et sa stabilité, ne tolère aucune dissidence. Parler des crimes du RPF pendant le génocide, c’est s’exposer à la prison, à la ruine professionnelle, ou pire. Karasira payait déjà ce prix. Il ne payait plus que par sa vie.
Dans son dernier message public, repris par Denise Zaneza, le chanteur disait : « Vous avez parlé ouvertement du meurtre des membres de votre famille par les soldats du RPF en 1994. Une histoire que beaucoup au Rwanda estiment ne pas avoir le droit de raconter. » Il avait perdu ses parents pour avoir été soupçonnés de renseigner la rébellion. En libérant Karasira, le pouvoir espérait peut‑être tourner la page. En le voyant mort à la sortie, une partie des Rwandais et de la diaspora n’y voit qu’un nouveau chapitre du même livre : celui d’une vérité unique, imposée par la peur, et payée au prix du sang. L’autopsie dira peut‑être autre chose. L’histoire, elle, a déjà commencé à juger.



