Le Cameroun et le Tchad ont récemment officialisé des stratégies ambitieuses pour structurer leur production de blé, une denrée dont ils importent actuellement la quasi-totalité de leurs besoins. En juin 2026, Yaoundé a validé un plan d’action triennal de 30,9 milliards de FCFA visant à faire passer la filière du stade expérimental à une production organisée, tandis que N’Djamena a inauguré en mars un Centre national de spécialisation sur le blé pour en faire un pôle régional d’excellence. Ces initiatives traduisent une volonté politique affirmée de renforcer la souveraineté alimentaire dans une région où les conditions agronomiques restent pourtant peu favorables à une production compétitive.
Le plan camerounais prévoit la mise en valeur de 4 500 hectares pour atteindre une production commerciale de 180 000 tonnes de blé par an, répartie dans cinq régions du pays, avec un volet important consacré aux semences certifiées et aux infrastructures de stockage et de transformation. Ce projet s’appuie sur les travaux de l’Institut de recherche agricole pour le développement, qui a développé des variétés adaptées aux différentes zones agroécologiques du pays. De son côté, le Tchad ambitionne de redynamiser une culture historiquement présente, mais dont la production s’est effondrée, passant d’une capacité alimentant un grand moulin de plus de 10 000 tonnes de farine annuelles à une production nationale peinant à dépasser 3 000 tonnes en 2025.
La région affiche un déficit structurel en blé qui place les États face à une facture d’importation particulièrement lourde. Premier importateur d’Afrique centrale, le Cameroun s’est procuré 921 236 tonnes de blé en 2025 pour un montant de 219 millions de dollars sur le marché international. Cette dépendance expose les économies locales aux fluctuations des cours mondiaux et aux tensions géopolitiques affectant les principales régions exportatrices. Les tentatives de relance de la filière ne sont pas nouvelles au Tchad, où les polders du lac Tchad constituaient jadis une base productive, avant que leur déclin progressif n’éloigne le pays de son statut d’acteur de référence en Afrique centrale.
La question centrale demeure celle de la rentabilité de ces productions locales face au blé importé. L’expérience nigériane, souvent citée en référence en Afrique de l’Ouest, montre que la viabilité de la filière repose sur des subventions publiques massives pour compenser des coûts de production structurellement élevés. Entre la dépendance aux intrants importés, les besoins en irrigation dans des zones où les précipitations sont irrégulières, et des rendements encore nettement inférieurs aux standards mondiaux, les nouveaux projets camerounais et tchadien devront surmonter des obstacles économiques considérables pour atteindre une compétitivité durable.
Le rapprochement entre les deux pays, illustré par l’engagement de partenaires financiers et techniques autour d’un projet régional associant également le Nigeria et le Sénégal, suggère une approche mutualisée de la recherche et du développement des semences adaptées. Le Tchad, à travers son nouveau centre, se positionne comme un hub potentiel pour la formation de chercheurs capables d’accompagner la transformation de la filière en Afrique de l’Ouest et du Centre. Cette dynamique régionale pourrait offrir des économies d’échelle et une mutualisation des moyens de recherche, à condition que les États maintiennent leur engagement sur la durée, au-delà des annonces politiques.
Si les objectifs affichés participent d’une volonté louable de réduire la dépendance alimentaire, le chemin reste long pour que ces initiatives se traduisent en production significative. Les 180 000 tonnes visées par le Cameroun ne représentent qu’un cinquième des importations annuelles du pays, et les défis techniques, financiers et organisationnels sont considérables. La réussite de ce pari dépendra moins de la pertinence des plans que de la capacité des États à les financer durablement, à encadrer efficacement les producteurs et à créer les conditions d’une filière économiquement viable, sans quoi ces projets risquent de rester des déclarations d’intention sans impact réel sur la souveraineté alimentaire de la région.



