L’administration française a rejeté la demande d’asile du journaliste et lanceur d’alerte centrafricain Ephrem Yalike, le plaçant dans une situation d’extrême vulnérabilité. Ce refus, notifié récemment, compromet la sécurité d’un homme dont les révélations sur les rouages de la propagande russe en Centrafrique ont secoué les sphères médiatiques et diplomatiques. Un recours suspensif est déposé ce 9 juillet devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), dernière chance juridique pour éviter un retour forcé vers un pays où les anciens employeurs de Wagner demeurent influents.
Ephrem Yalike n’est pas un demandeur d’asile ordinaire. Son travail d’investigation, mené aux côtés du consortium Forbidden Stories et partenaire de RFI, a permis de cartographier fin 2024 l’ingérence médiatique du groupe paramilitaire russe en République centrafricaine. Il a exposé, preuves à l’appui, un système où la violence, la corruption et la désinformation se conjuguent pour verrouiller l’espace public. Ces investigations, reprises par plus de deux cents titres internationaux, ont directement alimenté le dossier ayant conduit à des sanctions européennes ciblant son ancien supérieur, Mikhaïl Prudnikov. Ce passé d’enquêteur en fait, aux yeux de ses soutiens, une cible prioritaire.
Arrivé en France après un périple chaotique via la République démocratique du Congo, Yalike devait initialement rejoindre sa famille à Paris avec l’aval des autorités françaises, en février 2024. Mais à l’aéroport de Bangui, il fut intercepté, accusé de trahison, ses papiers confisqués. Ce n’est qu’après un long exil et grâce à un laissez-passer délivré par l’Élysée qu’il put retrouver les siens. Ce parcours semé d’embûches illustre la pression exercée par les réseaux prorusses sur les voix critiques, alors même que Paris affiche un soutien officiel à la stabilisation du pays. Le contraste entre cette bienveillance initiale et le rejet actuel de sa demande interroge sur la cohérence de la politique migratoire et diplomatique française.
Le recours devant la CNDA offre un sursis, mais son issue reste incertaine. En théorie, cette procédure est suspensive, ce qui empêche toute expulsion immédiate. Cependant, si le rejet est confirmé, Yalike pourrait être contraint de quitter le territoire, avec un risque majeur de représailles physiques pour lui-même et sa famille. La Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), qui dénonce un « abandon » et une « décision incompréhensible », mise sur la jurisprudence européenne en matière de non-refoulement. Mais au-delà du cas individuel, c’est la crédibilité de la France comme sanctuaire pour les lanceurs d’alerte étrangers qui est en jeu, dans un contexte où les ingérences russes en Afrique sont scrutées de près.
Cette affaire soulève un paradoxe. Les autorités françaises ont salué, officieusement, la qualité du travail d’investigation de Yalike, qui a servi leurs intérêts de renseignement sur l’activité de Wagner. Mais ce même travailleur de l’ombre se voit aujourd’hui refuser la protection qu’il estime légitime. Ses avocats soulignent que la décision initiale de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) n’a pas suffisamment pris en compte la menace spécifique liée à son statut de lanceur d’alerte, une catégorie qui reste juridiquement floue en droit français.
Pour les observateurs de la région, ce rejet envoie un signal alarmant aux nombreux journalistes et activistes centrafricains qui risquent leur vie pour documenter les abus. La PPLAAF craint que ce précédent ne dissuade d’autres sources potentielles de collaborer avec des médias occidentaux, alors même que la Russie intensifie sa communication offensiv e sur le continent. Le sort d’Ephrem Yalike devient ainsi un test pour la détermination européenne à protéger ceux qui l’aident à comprendre les dynamiques de conflit, au-delà des déclarations de principe.



