Le Cameroun s’apprête à relancer un inventaire complet de son patrimoine forestier national, vingt ans après le dernier recensement. L’opération vise à actualiser les données sur les volumes de bois, la diversité des essences, l’état de la faune et la capacité de stockage de carbone des écosystèmes. Mais au-delà de la simple photographie des ressources, ce nouvel outil est pensé comme un levier stratégique pour renforcer la position du pays face aux bailleurs internationaux et aux négociations sur le climat.
L’inventaire, qui devrait s’étaler sur au moins deux ans, n’est pas une répétition administrative. Il s’agit de passer d’estimations approximatives à des données précises, exploitables en temps réel. La superficie forestière camerounaise est communément évaluée à 22,5 millions d’hectares, mais ce chiffre n’a pas été révisé depuis les années 2000. Or, sans connaissance fine des peuplements, impossible de planifier une exploitation durable, d’évaluer les pertes liées à la déforestation ou de chiffrer le potentiel de séquestration de carbone, paramètre désormais central dans l’accès aux financements verts.
Le Cameroun abrite le deuxième massif forestier du Bassin du Congo, après celui de la République démocratique du Congo. Cette forêt joue un rôle climatique mondial, mais aussi un rôle économique crucial pour le pays, à travers les recettes fiscales du bois. Pourtant, les données obsolètes fragilisent la gouvernance. Comme le souligne Georges Mouncharou, directeur de la coopération au ministère de la Forêt et de la Faune, ce sont encore les États africains qui supportent seuls les coûts de conservation d’une ressource planétaire, sans disposer d’un argumentaire chiffré solide pour exiger des compensations. L’inventaire devient donc une condition préalable à toute négociation équitable.
Au-delà des enjeux climatiques, ce recensement devrait servir à mieux encadrer l’aménagement du territoire et l’attribution des concessions forestières. Il permettra aussi de mesurer l’écart entre les volumes autorisés et les prélèvements réels, un préalable à toute réforme fiscale. Le ministère travaille actuellement à la définition de la méthodologie, des outils technologiques mobilisables et des ressources humaines nécessaires. Une fois ce cadre établi, le gouvernement sollicitera l’appui de ses partenaires techniques et financiers, car l’ampleur du chantier dépasse les seules capacités budgétaires nationales.
Pour des activistes comme Estelle Ewoulé Lobé, cofondatrice d’Action pour la protection en Afrique des déplacés internes et des migrants environnementaux, cet inventaire est avant tout un test de gouvernance. Elle affirme sans détour qu’un État ignorant les ressources de son propre territoire ouvre grand la porte aux trafics transfrontaliers, à l’exploitation illégale et aux pertes fiscales. Son propos met en lumière un angle souvent occulté : la connaissance du patrimoine naturel n’est pas seulement une question technique, c’est un rempart contre la criminalité économique et écologique.
La relance de cet inventaire répond aussi à une urgence budgétaire. Le Cameroun perd chaque année des recettes significatives en raison de l’informalité qui entoure une partie de l’exploitation forestière. Des coupes sauvages, des exportations non déclarées et des titres de propriété attribués sans étude préalable grèvent les finances publiques et nourrissent des réseaux illicites. Disposer d’une base de données fiable permettrait non seulement de traquer ces fuites, mais aussi d’optimiser les redevances perçues et de mieux répartir les concessions entre exploitants légaux, renforçant ainsi la transparence d’une filière clé de l’économie camerounaise.



