L’EACOP, projet de pipeline destiné à acheminer le pétrole ougandais vers le port tanzanien de Tanga, a atteint un nouveau palier de complexité. Le lundi 6 juillet, des agriculteurs ougandais ont saisi la Haute Cour britannique, cherchant à imposer à EACOP Ltd, une société enregistrée en Angleterre, le respect strict du droit constitutionnel, environnemental et climatique ougandais. Au-delà de cette action en justice, l’affaire révèle une réalité fondamentale : pour les grandes infrastructures énergétiques, la viabilité technique et économique ne suffit plus, il leur faut désormais démontrer une acceptabilité sociale et environnementale irréprochable.
Le pays, qui dispose de réserves significatives dans le bassin de l’Albertine, est enclavé et doit impérativement construire cet oléoduc de 1 443 kilomètres pour exporter jusqu’à 230 000 barils par jour. Porté par un consortium dominé par TotalEnergies à 62%, aux côtés de la China National Offshore Oil Corporation et des sociétés nationales ougandaise et tanzanienne, le projet est le levier indispensable pour transformer des découvertes géologiques en un véritable moteur de croissance économique. Mais sa réalisation bute sur une équation nouvelle : la nécessité de convaincre toutes les parties prenantes de sa légitimité, bien au-delà des seuls bilans financiers.
Les opposants estiment que plus de 100 000 personnes pourraient être affectées par l’acquisition des terres, contestant les conditions d’indemnisation et l’impact sur les communautés rurales. En réponse, TotalEnergies affirme avoir engagé un processus d’accompagnement, avec des taux de signature d’accords et de relogement avoisinant les 98%. Pour désamorcer les critiques persistantes, le groupe a même confié en 2024 une mission d’évaluation à Southbridge, la société de conseil de l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou, pour passer au crible les procédures foncières et de traitement des plaintes. Cette initiative démontre une prise de conscience : la gestion des impacts locaux est devenue un paramètre critique pour la survie du projet.
Les organisations environnementales dénoncent les émissions massives générées, une étude du Climate Accountability Institute estimant le volume rejeté comme largement supérieur aux émissions annuelles combinées de l’Ouganda et de la Tanzanie. Le projet est ainsi pris en tenaille entre la défense légitime des pays africains à valoriser leurs ressources pour leur développement et les exigences climatiques internationales de plus en plus pressantes. C’est l’exemple le plus frappant de la tension entre souveraineté énergétique et impératifs de transition écologique.
En 2021, une campagne massive de plus de 260 organisations a dissuadé de nombreuses banques internationales de participer au financement. Standard Bank a suspendu son engagement, tandis que des géants comme BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole ou Barclays ont indiqué leur refus de financer l’infrastructure. Ces retraits illustrent un nouvel ordre dans la finance de projets : les institutions intègrent désormais les risques environnementaux et sociaux au cœur de leurs politiques d’investissement, une évolution que les promoteurs de projets doivent intégrer dès la phase de conception.
L’histoire de ce pipeline dépasse ainsi le simple cadre de l’Ouganda et de la Tanzanie. Il est un test grandeur nature pour les futurs projets énergétiques du continent. Pour ses promoteurs, il est la clé de l’intégration régionale et de la croissance. Pour ses détracteurs, il incarne le passé fossile qu’il faut absolument dépasser. Son issue dépendra de la capacité à résoudre la question foncière, à maintenir la confiance des investisseurs et à naviguer dans un contexte où la contestation judiciaire, venue de Londres, a prouvé qu’elle pouvait désormais peser sur la destinée d’un projet africain.



