« Ni dépendance, ni extraction. » C’est en ces termes que le président kényan William Ruto a résumé, mardi 12 mai à Nairobi, l’exigence africaine pour tout futur partenariat avec la France. Devant une trentaine de dirigeants du continent réunis au Centre international de conférences du Kenya (KICC), Ruto a ouvert l’Africa Forward Summit en coprésidence avec Emmanuel Macron par une mise au point sans ambiguïté : l’heure n’est plus aux relations verticales, mais à l’« équité souveraine ».
Le chef de l’État kényan a martelé que les alliances durables ne sauraient reposer ni sur la charité, ni sur la prédation des ressources. Pour lui, la coopération gagnant gagnant doit se traduire par des investissements mutuellement bénéfiques, loin des schémas postcoloniaux encore à l’œuvre. Il a énuméré plusieurs priorités concrètes : mobilisation des ressources internes, réforme de l’architecture financière mondiale, infrastructures de transport, transition énergétique, industrialisation verte, et formation des jeunes aux métiers de l’intelligence artificielle. Autant de domaines où l’Afrique entend devenir actrice, et non plus simple fournisseuse de matières premières.
Ce sommet se tient dans un climat de défiance croissante envers la France sur le continent. Du Sahel au golfe de Guinée, les appels à une refondation des relations se multiplient, alimentés par le sentiment que des décennies de coopération dite privilégiée n’ont pas réduit la pauvreté ni garanti la souveraineté économique. Le franc CFA, la présence militaire, le contrôle des industries extractives et l’influence diplomatique française sont régulièrement pointés du doigt. En accueillant Emmanuel Macron à Nairobi, Ruto prend acte de cette rupture historique et propose un cadre nouveau, où Paris n’est plus l’ancienne puissance tutélaire mais un partenaire parmi d’autres.
Les prochains mois diront si cette déclaration d’intention se traduit par des actes. Ruto mise sur une refonte des institutions financières internationales encore timide, tandis que la France, en quête de repositionnement en Afrique anglophone et lusophone, semble prête à lâcher du lest. Mais la prudence s’impose : derrière le multilatéralisme affiché, les intérêts stratégiques restent divergents. Le succès de ce sommet dépendra de sa capacité à produire des mécanismes contraignants, et non un énième consensus de façade. La balle est désormais dans le camp des deux coprésidents.
La présence aux côtés de Ruto de personnalités comme Paul Kagame, Alassane Ouattara, Abdel Fattah al Sissi ou Antonio Guterres montre l’enjeu planétaire de ce rendez vous. Plusieurs chefs d’État présents sont eux mêmes issus de transitions contestées ou de régimes souvent accusés de dérive autoritaire. Leur ralliement aux mots d’ordre souverainistes n’a rien d’anodin : il signale que le discours anti dépendance traverse désormais tout l’échiquier politique africain, des réformateurs aux conservateurs. Reste à savoir si ce large front tiendra face aux pressions bilatérales et aux crises sécuritaires qui fragmentent le continent.
Ruto a insisté sur la jeunesse et l’innovation, thèmes porteurs mais rarement financés à la hauteur des promesses. L’intelligence artificielle et l’industrialisation verte supposent des capitaux et des transferts de technologie que Paris ne pourra pas fournir seul. Le sommet de Nairobi pourrait donc aboutir à un paradoxe : exiger moins de dépendance tout en appelant à plus d’investissements étrangers. La véritable rupture ne viendra pas d’un discours, si ferme soit il, mais de la capacité des États africains à harmoniser leurs politiques fiscales, énergétiques et éducatives pour peser réellement face à leurs partenaires historiques.



