En deux ans, les exportations de kérosène de la raffinerie Dangote, au Nigeria, ont bondi de 770 %, passant d’environ 18 000 barils par jour en avril 2024 à 158 000 barils par jour en avril 2026. Une progression spectaculaire qui témoigne d’un basculement discret mais profond des chaînes d’approvisionnement mondiales du carburant aérien, désormais sous influence africaine.
Cette envolée n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur des données de Kpler, spécialiste de l’analyse des flux maritimes. En quelques mois, la raffinerie est passée d’expéditions régionales prudentes à une montée en puissance fulgurante, ses cargaisons ayant presque doublé entre décembre 2025 et avril 2026. L’Europe est devenue la première destination, avec 70 000 barils par jour, contre 30 000 un an plus tôt. L’Afrique elle même, traditionnellement dépendante des importations, en capte désormais 69 000 barils quotidiens, soit une hausse de 283 % sur la période.
Ce rééquilibrage s’explique d’abord par la géopolitique. Les tensions croissantes au Moyen Orient, et plus spécifiquement les risques sécuritaires en mer Rouge, ont incité les acheteurs européens à diversifier leurs sources. Le Golfe persique, longtemps incontournable, voit ses routes maritimes allongées et menacées. À l’inverse, la liaison entre Lagos et Rotterdam est plus courte et moins exposée. La raffinerie nigériane capitalise ainsi sur une fragilité structurelle des chaînes d’approvisionnement historiques, tout en réduisant la facture énergétique des compagnies aériennes africaines.
Si cette dynamique se poursuit, l’Afrique de l’Ouest pourrait devenir dans les trois à cinq ans une plaque tournante régionale du jet fuel, concurrençant directement certains raffineurs européens et méditerranéens. Mais plusieurs inconnues demeurent. La volatilité des marchés américains, où les exportations de Dangote ont chuté à 14 000 barils par jour après un pic à 55 000 en février 2025, rappelle que la raffinerie privilégie les marges hautes et peut se détourner d’une région aussi vite qu’elle y est entrée. L’émergence de nouvelles destinations en Amérique du Sud et en Asie, aujourd’hui à 19 000 barils par jour, pourrait néanmoins offrir des débouchés alternatifs.
Parallèlement, la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC) affiche ses meilleurs résultats commerciaux depuis cinq ans, avec une production de brut à 1,71 million de barils par jour. La compagnie nationale consolide sa participation de 7,25 % dans la raffinerie Dangote et maintient l’accord « crude for naira ». Des avancées significatives dans le gazoduc AKK ou la résolution du litige OPL 245 renforcent la crédibilité du secteur, même si la transparence et la gouvernance restent des défis quotidiens.
Le discours du PDG Bayo Ojulari, qui y voit « une reddition de comptes devant chaque Nigérian », mérite d’être confronté à la réalité industrielle. Car si l’essor des exportations impressionne, il ne dit rien des tensions sur le marché local, ni des prix à la pompe pour les transporteurs nigérians. L’autre angle mort reste la dépendance chronique du pays aux importations de produits raffinés, malgré ce fleuron. À lui seul, Dangote ne peut résoudre la crise énergétique nigériane. Mais il démontre une chose : l’Afrique n’est plus seulement une consommatrice passive de carburants. Elle devient un fournisseur incontournable, et le monde commence à l’admettre.



