Madagascar est devenu le premier producteur africain de graphite naturel entre 2023 et 2025, avec 85 000 tonnes extraites en 2024. Pourtant, cette matière première stratégique pour les batteries électriques quitte l’île sans aucune transformation locale. La décision récente du canadien NextSource Materials de construire une usine d’anode pour batteries à Abu Dhabi illustre brutalement cette réalité : la Grande Île fournit le minerai, mais les maillons à forte valeur ajoutée se font ailleurs.
NextSource Materials a annoncé une décision finale d’investissement de 291 millions USD pour son usine émiratie. Celle-ci produira 30 000 tonnes par an de matériau actif d’anode, destiné aux véhicules électriques. Le graphite proviendra de sa mine Molo, à Madagascar, qui opère actuellement à 11 000 tonnes annuelles sur une capacité théorique de 17 000 tonnes. L’île se contente d’extraire et d’exporter vers l’Asie ou l’Europe, où le minerai est transformé. Aucune obligation locale d’affinage n’est imposée.
Historiquement deuxième producteur africain de graphite, Madagascar a dépassé le Mozambique (60 000 tonnes estimées en 2025). Plusieurs opérateurs y sont actifs : Tirupati Graphite, les Établissements Gallois (plus d’un siècle de présence), Evion Group ou Greenwing Resources. Tous partagent le même modèle : l’exportation de minerai brut. Même logique pour les terres rares avec le projet Vara Mada d’Energy Fuels : la monazite sera transformée… dans l’Utah. Seule l’usine d’Ambatovy (nickel et cobalt) dispose d’une raffinerie locale, mais elle tourne en deçà de ses capacités et Sumitomo vient d’annoncer son retrait.
Le nouveau code minier de 2023 et la réforme de la loi sur les grands investissements visent à redonner de l’attractivité à Madagascar après des années de léthargie. Mais aucune exigence de transformation locale n’accompagne ce réveil extractif. À l’inverse, le Zimbabwe a interdit l’exportation de lithium brut, poussant les industriels à transformer sur place. Madagascar pourrait ne pas pouvoir repousser éternellement cette question, surtout si sa position dans les chaînes mondiales de minéraux critiques se consolide. Mais l’énergie manque, et la stabilité réglementaire reste fragile.
L’ancien ministre malgache des Mines, Olivier Rakotomalala, reconnaissait en 2025 que « l’ajout de valeur est très important, mais la transformation nécessite beaucoup d’énergie ». Or, le pays n’en fournit pas assez. Imposer une usine locale sans électricité fiable tuerait la rentabilité des projets. Cet aveu, rare de lucidité, explique le statu quo. Mais il expose aussi une impasse : Madagascar continue d’extraire sa richesse sans en capter les retombées industrielles.
Le coup d’État de novembre 2025 a plongé le pays dans une incertitude politique supplémentaire. Dans ce contexte, sécuriser les investissements étrangers est devenu la priorité absolue, au détriment de toute exigence de transformation locale. Pourtant, à mesure que la demande mondiale en batteries explose, la pression va monter. Les pays africains qui ne bâtiront pas de capacités de raffinage risquent de rester de simples arrière-cours minières. Madagascar, malgré son rang de leader continental, n’échappe pas à cette règle.



