Pour la première fois depuis 1968, Maurice s’apprête à réviser en profondeur sa Constitution. Un projet de loi présenté le 19 mai au Parlement prévoit la création d’une instance indépendante chargée de proposer des réformes majeures. Le gouvernement est clair : le texte fondateur ne répond plus aux défis d’une île Maurice moderne, marquée par la transformation numérique, les attentes citoyennes et les enjeux environnementaux.
Le projet de loi, porté par le Premier ministre Navin Ramgoolam, instaure une commission dirigée par l’ancien chef juge Bernard Sik Yuen, entouré de juristes, d’universitaires et d’anciens hauts responsables publics. Son mandat couvre des domaines aussi variés que la protection des données personnelles, l’accès à la santé, le droit à l’éducation, mais aussi la reconnaissance des « droits de la nature », une avancée constitutionnelle encore rare dans le monde. La commission devra consulter la population avant de remettre ses recommandations.
Maurice jouit d’une stabilité politique remarquable en Afrique, mais sa Constitution n’a jamais fait l’objet d’une refonte globale depuis l’indépendance. Les amendements ont toujours été ponctuels et souvent dictés par des crises politiques ou des pressions externes. Aujourd’hui, le débat s’ouvre dans un climat de défiance croissante envers la classe politique, alimenté par des affaires de corruption et une concentration des pouvoirs exécutifs jugée excessive par une partie de la société civile.
Le ministre de la Justice, Gavin Glover, souhaite un rapport final pour mars 2028, à temps pour les 60 ans de l’indépendance mauricienne. Parmi les pistes étudiées figurent la création d’une Cour constitutionnelle, des garanties renforcées pour l’intégrité des élections, et un mécanisme inédit permettant à la population de révoquer un élu en cas de faute grave. Mais ce calendrier laisse peu de marge pour un débat national approfondi, d’autant que toute réforme constitutionnelle nécessite un large consensus politique.
La réussite de ce chantier dépendra de la capacité de la commission à rester indépendante face aux pressions partisanes. Les précédentes tentatives de réforme ont échoué, bloquées par des majorités fragiles ou des intérêts politiciens. Cette fois, l’enjeu dépasse le simple toilettage juridique. Il s’agit de redéfinir le contrat social mauricien, en y intégrant des droits modernes et des contre-pouvoirs effectifs. La société civile et les experts locaux suivent le processus avec attention, mais aussi avec prudence.
Si Maurice réussit cette réforme, elle deviendrait un modèle en Afrique et dans le monde insulaire. L’introduction des droits de la nature ou de la révocation populaire des élus serait une première régionale. Reste à savoir si le gouvernement actuel, qui a lancé la dynamique, acceptera des propositions qui pourraient limiter ses propres prérogatives. La véritable épreuve ne sera pas la remise du rapport, mais sa traduction en actes politiques.



