Depuis que le gouvernement fédéral a drastiquement réduit le financement des cours de langue destinés aux immigrants, des citoyens de Lethbridge, dans le sud de l’Alberta, ont pris le relais. Dans une salle des Lethbridge Family Services, une trentaine de nouveaux arrivants se retrouvent chaque semaine pour suivre des cours dispensés par des bénévoles, pour la plupart des enseignants à la retraite. Face à une politique qui privilégie la baisse des seuils migratoires au détriment de l’intégration des personnes déjà présentes sur le territoire, cette mobilisation citoyenne tente de colmater une brèche que l’administration fédérale a laissée s’élargir.
L’initiative est née d’un constat simple et brutal. En 2025, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a réduit les crédits alloués aux Cours de langue pour les immigrants au Canada, dispositif central de l’intégration linguistique. Conséquence locale immédiate : la Polytechnique de Lethbridge, seul établissement de la région à proposer le programme, a supprimé ses classes pour débutants en juin 2025. Or, les listes d’attente n’ont cessé de s’allonger. C’est dans ce vide que des membres d’une paroisse locale, rejoints par d’autres volontaires, ont décidé d’organiser des cours non structurés, sans reconnaissance officielle, mais avec une détermination qui contraste avec l’abandon perçu des autorités.
La décision d’Ottawa s’inscrit dans une logique comptable cohérente avec la révision à la baisse des objectifs migratoires annoncée ces dernières années. Selon le ministère, les ressources destinées aux services d’établissement suivent mécaniquement les projections d’arrivées. En clair : moins d’immigrants attendus, moins de financement pour les structures existantes. Cette approche ignore pourtant la réalité des stocks. Des milliers de résidents permanents arrivés lors des vagues précédentes, comme Brice Guifo, originaire du Cameroun, se retrouvent aujourd’hui sans accès aux programmes formels. L’intégration, pensée comme un continuum, devient un parcours interrompu par des choix budgétaires.
À court terme, l’écart entre les besoins et l’offre publique ne devrait pas se résorber. Ottawa ne donne aucun signe de révision de sa doctrine, et le programme de Lethbridge, porté par des bénévoles, repose sur une énergie militante dont la pérennité est incertaine. Les volontaires, souvent âgés, ne remplaceront jamais durablement une politique publique structurée. Mais le message qu’ils envoient dépasse le cadre local. En compensant les défaillances de l’État, ils soulèvent une question fondamentale : peut-on continuer d’attirer une main-d’œuvre qualifiée sans lui offrir les moyens de s’insérer pleinement dans la société ?
Brice Guifo, résident permanent, travaille à temps plein dans une usine de transformation de poulet. Son niveau d’anglais, dit-il, relève du « grand n’importe quoi ». Arrivé en 2024, il avait commencé les cours financés, avant de se retrouver sans professeur. Aujourd’hui, il suit les séances du groupe bénévole après ses journées de travail. Pour lui, apprendre l’anglais n’est pas un luxe : c’est la clé d’un meilleur emploi, d’une vie sociale, de la simple possibilité de se sentir chez lui dans l’Alberta qu’il a choisie. Son témoignage illustre le décalage entre l’ambition affichée par les politiques migratoires et la réalité vécue sur le terrain.
Brian Black, l’un des enseignants bénévoles, résume l’absurdité de la situation avec un pragmatisme désarmant : « On accueille des gens très expérimentés dans plein de domaines, et on ne leur offre pas la chance de s’intégrer et de travailler. » Pour lui, la logique économique même justifierait un investissement massif dans l’apprentissage linguistique. Sans cela, dit-il, le pays gaspille l’un de ses principaux atouts : les compétences des nouveaux arrivants. Son engagement, né dans une église locale, est devenu un acte de suppléance politique. Il promet de continuer « jusqu’à ce que le gouvernement recommence à penser aux immigrants ». Une promesse qui mesure à elle seule l’ampleur du vide à combler.



