À 100 ans, Abdoulaye Wade n’est pas seulement un ancien président. Il est le symbole vivant des contradictions de l’Afrique post-indépendance. Tour à tour prisonnier politique, opposant historique puis chef de l’État, le fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS) a imposé en 2000 la première alternance par les urnes en Afrique francophone. Un exploit historique qui ne doit pas faire oublier ses dérives : une dérive mégalomane, des tentatives de succession dynastique, et une longévité politique acquise au prix de ruses incessantes. L’homme au « sopi » (changement) restera comme l’une des figures les plus brillantes et les plus clivantes du continent.
Son parcours est une série de volte-face assumées. Wade naît officiellement en 1926 à Saint-Louis, mais il entretient lui‑même le flou sur sa date de naissance, affirmant avoir couru enfant derrière le cheval d’Ahmadou Bamba, mort en 1927. Avocat brillant formé à Paris, il défend le Premier ministre Mamadou Dia, condamné à perpétuité en 1963, un échec qu’il qualifiera d’« injuste et très sévère ». En 1974, par une ruse digne d’un roman d’espionnage, il obtient de Léopold Sédar Senghor l’autorisation de créer un parti « de contribution ». Senghor le surnomme « Ndiombor », le lièvre futé. C’est ce lièvre qui, après trois échecs successifs face à Abdou Diouf, finira par renverser la table en 2000.
Pour comprendre Wade, il faut revenir à l’étau du parti unique. De 1960 à 1974, le Sénégal vit sous la coupe de l’Union progressiste sénégalaise (UPS). L’opposition est muselée, Mamadou Dia croupit en prison. Dans ce climat, Wade incarne une rare audace. Son entrée au gouvernement Diouf en 1995, après des années de combats, est vécue comme une trahison par ses partisans. « Il est allé à la soupe », crient ses détracteurs. Pourtant, cette parenthèse lui permet d’observer les rouages du pouvoir de l’intérieur. Deux ans plus tard, il se retire à Versailles, feignant l’abandon. En réalité, il prépare sa revanche, attendant la déliquescence du Parti socialiste et la lassitude populaire.
L’ombre de Wade pèse encore sur la vie politique sénégalaise. Si son fils Karim, gracié en 2016 après une condamnation pour enrichissement illicite, vit aujourd’hui au Qatar, la question de son héritage politique reste ouverte. À 100 ans, le « Vieux Lion » observe depuis Versailles les manœuvres de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, les nouveaux maîtres du jeu. Sa longévité exceptionnelle – son père est mort à 101 ans, sa grand‑mère à 121 ans – lui permet de survivre à tous ses adversaires. Mais son vrai legs est ambigu : il a prouvé que l’alternance pacifique était possible, tout en montrant qu’un élu démocratique peut sombrer dans la mégalomanie et l’obsession dynastique.
L’un des fils rouges de sa vie est son rapport à l’enfermement. En février 1994, à 68 ans, Wade est jeté en prison pour la troisième fois, après la mort de six policiers brûlés vifs lors d’émeutes. Beaucoup le donnent alors pour fini. Il sort par une grève de la faim, mais son parti est exsangue. Vingt-deux ans plus tard, c’est pour son fils qu’il vit la prison par procuration. En 2016, après des mois de bras de fer avec Macky Sall, il obtient la grâce de Karim. Ce jour‑là, Wade remporte sa dernière grande bataille. Le père meurtri a triomphé. Mais à quel prix ? L’image de ce démocrate historique s’est ternie dans une lutte qui a révélé ses parts d’ombre.
Ne jamais enterrer Wade trop vite. En 2015, pour défendre son fils, il qualifie Macky Sall de « descendant d’esclaves » et « d’anthropophage ». Une sortie qui choque le Sénégal. Wade semble alors chercher la provocation, la confrontation judiciaire, peut‑être un retour en prison pour alimenter une dernière insurrection. Mais il se ravise. Le 28 mai 2016, il envoie son numéro deux au dialogue national. Le lendemain, Macky Sall l’appelle pour ses 90 ans. Quelques jours plus tard, Karim est libéré. L’homme du « sopi » a encore manœuvré. À 100 ans, il attend désormais de savoir qui l’appellera le 29 mai. Le président Diomaye Faye ? Ousmane Sonko ? Ses trois ennemis intimes, Diouf, Seck et Macky ? Une chose est sûre : le lièvre futé n’a pas fini de surprendre.



