Au Zimbabwe, le projet d’amendement constitutionnel n°3 se heurte à une opposition inattendue et solidement structurée : celle du Conseil des Églises du Zimbabwe (ZCC). Cette organisation, qui fédère 32 confessions et revendique plus de trois millions de fidèles, dénonce un texte qu’elle juge « fondamentalement antidémocratique ». En cause, une disposition phare qui permettrait au président Emmerson Mnangagwa de voir son mandat prolongé jusqu’en 2030 sans nouvelle élection populaire.
Déposé en février, le projet de loi prévoit de porter de cinq à sept ans la durée des mandats présidentiel et parlementaire, avec effet rétroactif pour le titulaire actuel. Il envisage aussi de remplacer l’élection du chef de l’État au suffrage direct par un vote du Parlement réuni en session conjointe. Dans un mémoire de 19 pages remis aux députés, le ZCC dénonce une concentration excessive du pouvoir exécutif et un recul majeur des principes républicains. L’organisation religieuse rappelle que cette prolongation contredirait les engagements répétés de Mnangagwa de respecter la limite de deux mandats, résumant sa position par une formule devenue virale dans les cercles d’opposition : « Le pouvoir est une responsabilité et non une propriété. »
La Constitution zimbabwéenne actuelle, adoptée par référendum en 2013, était perçue comme un compromis historique après les années controversées de Robert Mugabe. Elle instaurait notamment un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable une seule fois. Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Mnangagwa n’a cessé de tester les limites de cet équilibre. Son parti, la ZANU PF, dispose d’une large majorité au Parlement, ce qui lui permet d’envisager l’adoption du texte sans référendum, alors même que l’amendement touche à des clauses fondamentales. Les consultations publiques organisées ces dernières semaines ont d’ailleurs été émaillées d’accusations d’intimidation et de l’arrestation de militants qui informaient les citoyens sur le projet.
Le texte doit être débattu le mois prochain, à l’issue d’une période de consultation de 90 jours. La ZANU PF a déjà fait savoir qu’elle entendait le faire adopter en l’état, malgré les critiques croissantes. Pourtant, la position du ZCC complique l’équation politique. En s’opposant frontalement au régime, l’Église brise un silence relatif entretenu depuis 2017 et se pose en garante d’une stabilité que le pouvoir dit vouloir protéger. Si le Parlement passe outre, le risque d’une contestation légale devant la Cour constitutionnelle est réel, de même qu’une possible dégradation du climat social dans un pays déjà miné par l’inflation et le chômage.
Au-delà de la prolongation du mandat, le ZCC épingle d’autres mesures tout aussi inquiétantes à ses yeux. Il critique la disposition permettant au président de nommer dix sénateurs supplémentaires, ce qui renforcerait la capacité du parti au pouvoir à atteindre la majorité qualifiée des deux tiers nécessaire pour modifier la Constitution. Il dénonce également le transfert de la gestion des listes électorales de la Commission électorale indépendante vers le greffier général, un poste relevant de l’exécutif. Enfin, l’organisation s’oppose à la suppression de la Commission nationale pour la paix et la réconciliation, ainsi qu’à l’abrogation de l’obligation faite aux forces de défense de respecter explicitement la Constitution.
Le ZCC ne se contente pas d’une opposition de principe. Il formule des recommandations précises : retrait pur et simple du projet de loi, ou transmission à une commission indépendante pour un réexamen approfondi. Surtout, il adresse un avertissement rare dans le paysage politique zimbabwéen : « La stabilité fondée sur la manipulation constitutionnelle n’est pas une stabilité, mais une crise différée. » Cette phrase résume l’inquiétude des Églises : en cherchant à verrouiller le pouvoir par la voie législative, Mnangagwa pourrait précisément déstabiliser ce qu’il prétend consolider. Dans un pays où la société civile reste sous tension et où la mémoire des violences postélectorales de 2018 est encore vive, l’intervention du ZCC ajoute une couche de légitimité morale à une opposition politique fragmentée. Reste à savoir si le pouvoir, sûr de sa majorité, prendra le risque d’ignorer cette voix.


