Le Togo s’apprête à demander officiellement aux Nations unies d’adopter une représentation géographique plus fidèle à la réalité du continent africain. Lomé veut en finir avec la projection de Mercator, un outil de navigation du XVIe siècle qui, selon le chef de la diplomatie togolaise Robert Dussey, réduit l’Afrique à une portion congrue en exagérant démesurément la taille des régions polaires.
Concrètement, cette projection donne au Groenland une superficie comparable à celle de l’Afrique, alors que le continent africain est environ quatorze fois plus vaste. Un contraste frappant que les médias occidentaux eux mêmes commencent à relayer. Pourtant, Mercator reste largement utilisé, des salles de classe aux géants de la technologie, perpétuant une vision déformée qui, sans être délibérément malveillante, participe d’un certain déséquilibre dans l’appréhension des poids démographiques, économiques et politiques réels du continent.
Cette offensive togolaise ne part pas de rien. L’Union africaine a officiellement chargé Lomé de promouvoir la campagne « Corriger la carte », visant à déconseiller l’usage de la projection de Mercator par les gouvernements et les organisations internationales. Derrière l’apparente technicité cartographique se joue un enjeu de souveraineté cognitive. Longtemps définie par des regards extérieurs, l’Afrique revendique aujourd’hui le droit de dicter les termes de sa propre représentation, y compris sur une mappemonde.
Si la requête togolaise aboutit, les conséquences dépasseront le simple cadre pédagogique. Une carte plus juste modifierait silencieusement le rapport symbolique que le reste du monde entretient avec l’Afrique. Dans les négociations climatiques, les sièges aux institutions financières internationales ou les allocations de ressources, la taille réelle d’un territoire pèse. À l’heure où l’Afrique cherche à peser dans la gouvernance mondiale, corriger sa silhouette sur le planisphère n’est pas qu’une affaire de géomètre.
Dans une vidéo d’archives de 2023, Robert Dussey, s’exprimant à la 78e session de l’Assemblée générale des Nations unies, avait déjà semé les germes de cette ambition. Il n’y dénonçait pas seulement une erreur technique, mais une persistance culturelle. Beaucoup d’Africains eux mêmes ignorent l’ampleur de cette distorsion, preuve que l’outil a durablement façonné les imaginaires. La campagne togolaise veut briser cette ignorance partagée.
Les résistances seront nombreuses. La projection de Mercator est commode pour la navigation, commode pour les logiciels, et surtout profondément ancrée dans les habitudes occidentales. Remplacer une carte dominante implique de convaincre Google Maps, les manuels scolaires européens et les agences onusiennes. Le Togo le sait. En choisissant l’ONU comme arène, il ne cherche pas une victoire technique immédiate, mais une bascule politique : faire reconnaître qu’une carte n’est jamais neutre, et que l’Afrique a le droit d’y voir plus clair.



